Science ou miracle : tout peut-il s’expliquer, ou reste-t-il une place pour l’inexplicable ?
Est-il possible de prier pendant que des anges labourent à notre place, sans pour autant négliger son travail ?
Peut-on faire jaillir une source en frappant le sol de son bâton pour désaltérer un maître assoiffé ?
Peut-on croire que l’on récupère son fils vivant après une chute dans un puits sans fond ?
Isidro, le paysan qui faisait des miracles
Isidro (Isidore en français) était un paysan au service de son maître, Iván de Vargas.
Un jour, le fils qu’il avait eu avec sa femme, Santa María de la Cabeza, serait tombé dans un puits profond. Désespérés, les parents prièrent, et l’eau du puits serait miraculeusement montée jusqu’au bord, ramenant l’enfant sain et sauf à la surface.
Quelque temps plus tard, alors que la sécheresse sévissait sur Madrid, Iván de Vargas alla trouver Isidro et lui demanda de quoi étancher sa soif : miracle (bis) ! Les prières du paysan furent aussitôt exaucées et l’eau jaillit de la terre.
Enfin, le plus célèbre de tous : alors qu’il priait au lieu de labourer, des anges seraient apparus pour labourer à sa place, lui permettant ainsi de se consacrer à sa foi sans négliger son travail. MIRACLE !
De laboureur à saint patron de Madrid
San Isidro Labrador naît en 1082 près de Madrid. Sa piété, sa dévotion à la Vierge, sa charité sans limites et ses miracles font que ses contemporains l’admirent et le vénèrent comme un saint. Il meurt le 30 novembre 1172, à 90 ans, et il est enterré au cimetière de San Andrés, sa paroisse. Quarante ans plus tard, en 1212, son corps intact est retrouvé par révélation divine. Béatifié par Paul V en 1619, canonisé en 1622 par le pape Grégoire XV, il voit sa fête fixée au 15 mai. On peut l’invoquer pour qu’il pleuve, ou pour obtenir de bonnes récoltes.
Le culte du laboureur devenu saint patron de Madrid n’a donc cessé de se développer au fil des siècles — à l’image de l’église où il fut inhumé. San Andrés est aujourd’hui l’une des plus belles paroisses de La Latina ; elle se dresse juste à côté de la demeure des Vargas, aménagée en musée. Le Museo de San Isidro retrace l’histoire de Madrid des origines au XVIe siècle et abrite une maquette montrant l’extension progressive de la ville à mesure que ses murailles étaient repoussées. On peut aussi s’y pencher au-dessus du fameux « puits du miracle ».
Une ville en costume
Chaque année, du 9 au 15 mai, la capitale célèbre San Isidro. Les rues grouillent alors de couples vêtus du costume folklorique du chulapo et de la chulapa, les Madrilènes typiques.
Pour elle : robe longue terminée par un large volant et mantón de Manila, le châle de Manille. Les cheveux, attachés en chignon et protégés par un foulard blanc noué au menton, sont ornés de deux œillets — la femme mariée porte des œillets rouges, la célibataire des blancs, la fiancée un rouge et un blanc. Seules les veuves en portent trois : deux rouges et un blanc.
Pour lui : pantalon noir, chemise blanche, gilet pied-de-poule avec un œillet à la boutonnière, et casquette assortie.
Le programme, et il est gratuit
Différents espaces accueillent des activités gratuites pour tous les publics et tous les goûts. Des lieux emblématiques du cœur historique comme la Plaza Mayor, les jardins de Las Vistillas et le parc de San Isidro — « la Pradera », dans le quartier de Carabanchel — sont le théâtre des festivités.
Celles-ci commencent par le défilé des Gigantes y Cabezudos (géants et grosses têtes) et le pregón, le discours officiel d’inauguration des fêtes, généralement suivi d’un concert de zarzuela (théâtre musical) et de musique populaire.
La romería, les rosquillas et le reste
En famille, les Madrilènes participent à la romería, la fête populaire en plein air du grand parc de San Isidro : les enfants profitent de la fête foraine pendant que leurs parents font la queue pour faire provision de bocadillos (sandwichs) au jambon et de rosquillas, le beignet traditionnel de la San Isidro.
Les rosquillas sont des gimblettes — des beignets ronds sucrés originaires d’Albi — faites traditionnellement à partir des excédents de pâte à pain. Il en existe quatre sortes :
- Les tontas (les idiotes !) et les francesas (les françaises !) sont les plus anciennes et les plus simples, habituellement parfumées à l’anis.
- Les listas (les futées) sont recouvertes de sucre glace, qui peut prendre différentes couleurs : marron, jaune, rose…
- Les rosquillas de Santa Clara sont passées au jaune d’œuf puis couvertes d’une couche de meringue sèche et blanche.
Barbara de Braganza, épouse de Fernando VI, serait à l’origine des rosquillas francesas. Trouvant les tontas insipides, elle aurait demandé à son cuisinier — vraisemblablement français, d’où le nom — de les baigner dans une poudre d’amande et de sucre, donnant naissance à ces beignets qui devinrent très populaires dans les rues de Madrid.
Les plus aventureux se risqueront quant à eux à goûter le rabo de toro, un ragoût à base de queue de taureau. L’histoire de ce plat est simple : San Isidro, c’est aussi la semaine où commence l’une des ferias taurinas les plus réputées, à la Plaza de Toros de Las Ventas. Lors de la célébrissime Feria de San Isidro, les plus grands toreros se succèdent et rivalisent chaque année devant un public exigeant, en espérant sortir a hombros — porté en triomphe sur les épaules — des arènes madrilènes.
Côté boissons, on demandera une limonada — mais sachez qu’à Madrid, elle est élaborée avec du vin, du citron, du sucre et des morceaux de fruit, normalement de la pomme.
On patientera aussi pour remplir ses bouteilles à la source miraculeuse. Celle-ci jaillit du mur du petit ermitage de San Isidro (1725) de la Pradera, jadis une vaste prairie souvent immortalisée dans les tableaux de Goya.
Le chotis, sur une seule dalle
Aux bals organisés au Matadero, sur la Plaza Mayor ou aux jardins de Las Vistillas, les couples dansent le chotis, collés-serrés, au son de l’orgue de Barbarie : la femme tourne autour de l’homme, l’homme tournant sur lui-même, un peu comme les figurines d’une boîte à musique. Les plaisantins affirment que les danseurs n’ont besoin d’aucune place pour évoluer, leurs pas ne dépassant pas le périmètre d’une dalle au sol !
Ces lieux accueillent aussi des concerts de musique contemporaine. La Feria de la Cacharrería, grande foire d’artisanat sur la place de las Comendadoras, et les feux d’artifice sont d’autres grands classiques de la fête.
Enfin, les cérémonies religieuses traditionnelles se déroulent du 6 au 15 mai : la bénédiction de l’eau de la fontaine et la consécration au saint, le Quinario en l’honneur de San Isidro, la messe dans la collégiale de San Isidro, l’eucharistie dans la chapelle de la Cuadra de San Isidro et la messe de la romería à la Pradera.
Madrid à la mi-mai
À la mi-mai, Madrid s’affiche donc plus festive et accueillante que jamais : les Madrilènes honorent le « laboureur miraculeux » et organisent pour l’occasion un vaste programme culturel alliant tradition et modernité — musique, danse, spectacles en tout genre et une ribambelle d’activités tous publics.
Et si vous voulez d’autres histoires comme celle-ci, racontées sur place, je vous emmène.