En Espagne, plusieurs villes portent, en plus de leur gentilé officiel, un second nom qui désigne leurs habitants par un animal. Ceux de Malaga sont des boquerones (anchois), ceux de Huelva des choqueros (seiches) — et les Madrilènes, des gatos (chats).
Pour Malaga et Huelva, la raison saute aux yeux : ces surnoms renvoient à un produit du terroir. Mais pourquoi les Madrilènes, eux, sont-ils des « gatos » ?
La version que tout le monde répète
Vous avez sûrement déjà entendu la légende urbaine : « on les appelle chats parce qu’ils ne dorment jamais de la nuit ». Et c’est vrai, les Madrilènes sont noctambules.
Mais la véritable raison n’a rien à voir avec leur mode de vie. Elle est historique, et pour l’expliquer, il faut remonter à l’époque de la Reconquista — plus exactement à la seconde moitié du XIe siècle.
Mayrit, la forteresse qui gardait la route de Tolède
Madrid trouve son origine dans l’alcazar (« forteresse ») de Mayrit, fondé en 852 par Mohammed Ier, émir de Cordoue, sur un éperon rocheux dominant le cours du Manzanares. Une forteresse construite pour empêcher les chrétiens, installés au nord, de traverser la zone centrale de la Meseta et de s’approcher de l’importante ville de Tolède, au sud de Madrid.
Deux siècles plus tard, entre 1083 et 1085, les troupes d’Alphonse VI de León poursuivent malgré tout leur conquête et se rapprochent dangereusement du sud, jusqu’à ce que l’inévitable se produise : une féroce bataille nocturne pour prendre Madrid.
La défense naturelle qu’offre la hauteur de la colline sur laquelle s’élève la forteresse, renforcée par celle de ses murs, et la résistance acharnée des musulmans rendent le siège difficile. Les flèches des archers chrétiens frappent les remparts de silex, en font jaillir des étincelles, mais ne causent guère plus de dégâts à l’ennemi. Les armées chrétiennes comprennent alors que si elles veulent prendre la forteresse de Mayrit, il leur faudra le faire de l’intérieur.
« On aurait dit un chat ! »
Suivant cette stratégie, Alphonse VI s’approche de l’une des portes de la ville et ordonne à l’un de ses soldats d’escalader le mur, d’ôter la bannière musulmane et d’y planter la bannière chrétienne, symbole du début de la prise de la ville. En quelques secondes et avec une dextérité hors du commun, le jeune homme s’exécute. Alphonse VI, émerveillé par l’habileté du jeune soldat, s’exclame :
« Avez-vous vu comme il a grimpé ? On aurait dit un chat ! »
Quelques heures plus tard, Mayrit tombe enfin aux mains des chrétiens. Conscient de ce que l’agilité de son jeune grimpeur a pesé dans la bataille, Alphonse VI déclare : « En l’honneur de ce jeune grimpeur qui a rendu possible la conquête de Mayrit, tous ceux qui naîtront dans cette ville seront connus sous le nom de chats. » Le surnom affectueux des Madrilènes était né.
Être « gato gato », aujourd’hui
Alphonse VI avait décidé que naître dans la ville donnait le droit inné d’être reconnu comme un chat. Les exigences, elles, se sont durcies depuis.
Pour être « gato gato », comme on dit à Madrid, il faut appartenir au moins à la troisième génération de Madrilènes. Autrement dit : vos grands-parents paternels et maternels doivent être madrilènes, vos parents doivent être madrilènes, et vous devez être né à Madrid. En clair, il vous faut huit noms de famille madrilènes.
Autant vous dire que le club est fermé — et que vos guides, moi le premier, n’en font pas partie.